La Société des cabourons : un accouchement laborieux, un destin fabuleux
Par Roméo Bouchard, citoyen de Saint-Germain, fondateur et premier président de la Société des cabourons.
Le déclencheur
C’est à la réunion du Conseil municipal de Saint-Germain-de-Kamouraska, début mars 1989, que j’ai appris que la compagnie Cantel (devenue Rogers en 2003) voulait installer une tour cellulaire de 350 pieds sur le cabouron situé au sud du rang du Mississippi. À cette époque, nous tentions de sauver le rang du Mississippi, un des rares chemins de campagne authentique, d’une réfection dévastatrice.
Le site convoité par Cantel était un terrain de 108 arpents situé au sommet de la montagne ayant appartenu autrefois à un prospecteur disparu, le lot 428. La municipalité avait tenté d’acheter ce terrain lors d’un encan municipal plusieurs années auparavant. Un vice de forme avait invalidé son titre de propriété, de sorte qu’on envisageait de le remettre à l’encan pour permettre à Cantel d’y loger sa tour. Plusieurs propriétaires anticipaient déjà de possibles gains dans l’opération.
Ce n’était pas mon cas, car la terre que je cultivais depuis 1975 s’étendait justement du fleuve jusqu’au pied de ladite montagne, où j’avais rebâti une cabane à sucre. L’impact des ondes électromagnétiques avait alors fort mauvaise réputation et cette tour risquait de défigurer un environnement patrimonial. J’ai donc initié un mouvement de contestation du projet Cantel. Entre temps, l’entreprise décida d’utiliser provisoirement une tour existante appartenant au Canadien National à Sainte-Hélène, en prenant soin de nous avertir qu’ils avaient un mandat fédéral et que nous risquions de le regretter, car l’avenir était au cellulaire.

En décembre 1989, la municipalité décida de remettre le terrain concerné à l’encan municipal. Au même moment, notre groupe (Sonja Lüthi, Monique Potvin, André Lavoie et moi-même) a procédé à l’enregistrement d’une corporation à but non lucratif vouée à la protection et à la mise en valeur des cabourons du Mississippi, « La corporation des cabourons du Mississippi ». La corporation est ainsi née le 29 mai 1990. Nous avons décidé d’utiliser le terme « cabouron », car il s’agit de l’appellation populaire pour désigner ces petites montagnes isolées dans l’enclave du Kamouraska.
L’encan devait se tenir le 14 juin 1990, sous l’égide de la MRC de Kamouraska. Comme il fallait recueillir des fonds importants à cette fin, la structure de l’organisme a pris la forme d’un regroupement de sociétaires qui achetaient des parts de 50 $. Nous avons mis à contribution nos réseaux d’amis et de militants. On prit rapidement l’habitude d’appeler l’organisme « La société des cabourons du Mississippi ».
L’achat
L’encan du 14 juin fut un désastre. Le Secrétaire de la MRC utilisa une sorte d’encan dit « de shérif », mais tripoté au point de lui permettre de favoriser un de ses cousins, propriétaire d’une tour pour télévision locale, qui agissait visiblement comme mandataire pour Cantel. C’est évidemment lui qui obtint le terrain convoité, le lot n.428. La MRC reconnut son erreur, mais à ce stade, la vente ne pouvait être annulée que par une décision de la Cour.
La Société des cabourons déposa donc une demande d’annulation des ventes contestées devant la Cour du Québec (dossier transféré ensuite à la Cour supérieure). J’ai personnellement assumé la poursuite afin de pouvoir nous prévaloir de l’Aide juridique.
La poursuite fut déposée en août 1990, le procès a eu lieu en octobre et le jugement est sorti en décembre 1990. Le juge annula toutes les ventes à l’enchère effectuées le 14 juin précédent pour raison de procédure illégale, le tout sans frais pour nous. La MRC, qui n’avait pas contesté la poursuite, allait donc devoir reprendre l’encan selon les règles d’une enchère normale.
Durant les mois qui suivirent, la Société reprit son recrutement de sociétaires pour augmenter le montant dont nous disposerions pour participer au nouvel encan, prévu le 13 juin 1991. Au total, la Société des cabourons regroupa 35 sociétaires et 3000 $. Lors de l’encan, le terrain nous fut alloué sans contestation pour la somme de 1090 $ (la Société a remboursé les sociétaires qui le désiraient). Comme dans le cas d’une vente municipale à l’enchère pour non-paiement des taxes, le Code municipal impose un délai de deux ans avant la délivrance du titre officiel de propriété, la Société ne devint légalement propriétaire que le 16 novembre 1993.

Le sentier
Nous pouvions maintenant amorcer le travail de mise en valeur du cabouron-sud du Mississippi puisque nous étions propriétaires de la majeure partie du sommet de la montagne. D’autres sociétaires, dont moi-même, Sonja Lüthi et Dominique Guéné, étaient aussi propriétaires d’une bonne partie du cabouron-nord du Mississippi. Nous avions donc un solide pied-à-terre pour amorcer le travail de caractérisation, de conservation et de mise en valeur. Certains propriétaires, frustrés sans doute de ne pouvoir profiter des bienfaits de Cantel, tentèrent sans succès de nous compliquer l’accès à la montagne.
L’été 1994, un programme EXTRA (Expérience-travail) permit d’engager un biologiste pour réaliser un herbier complet de la végétation nordique qui caractérise les cabourons.
Mais le projet le plus rassembleur fut celui d’un sentier partant du village de Saint-Germain, parcourant le cabouron-sud du Mississippi pour rejoindre le cabouron-nord, les sentiers de la Pointe-Sèche et filer jusqu’à Saint-André en empruntant le cabouron de la SEBKA et l’aboiteau de Saint-André. Une première section de sentier existait déjà et était entretenue et fréquentée par les citoyens et les motoneigistes de Saint-Germain, avec l’accord des propriétaires des terrains traversés. Table Plein air Pointe-Sèche organisa plusieurs rencontres avec les responsables du tourisme et du plein air dans la région qui appuyaient le projet, mais celui-ci fut refusé à deux reprises par les responsables du Volet 2 du programme Forêt habitée et du Fonds de la pauvreté. Le projet de sentier entre le cabouron de Saint-Germain et le littoral fut donc réduit à sa portion déjà existante, sur la montagne-sud du Mississippi.
Entre temps, sous l’égide de Tourisme Bas-Saint-Laurent, s’était créé PARC-BSL, qui se spécialisait dans la promotion et l’exécution d’infrastructures de plein air. PARC-BSL accepta de se charger de notre projet de sentier, aussi bien des travaux que des négociations des droits de passage avec les propriétaires privés et avec les assureurs. La Société des cabourons acceptait l’entente le 8 décembre 1998.
C’est donc à PARC-BSL que nous devons le Sentier des cabourons. Luce Bergeron a négocié les droits de passage et Bernard Plante, un jeune artisan exceptionnel, réalisa les travaux au cours de l’été 1999. Il a transporté à force de bras de lourdes charges de matériaux et a conçu la fameuse Halte du faucon, au sommet de la montagne. Il y a eu quelques embarras avec certains propriétaires qui avaient espéré faire des gains avec la tour de Cantel, mais grâce à de légères corrections du parcours et à la collaboration des sociétaires, désormais propriétaires du dessus de la montagne, les irritants ont été résolus.

En 2009, PARC-BSL a remis le Sentier et les contrats de servitudes et d’assurance s’y rattachant à la municipalité de Saint-Germain, qui en assume gratuitement depuis la gestion, l’aménagement et l’entretien, avec l’aide de groupes de citoyens bénévoles.
L’année 2015 a vu des travaux de restauration et une mise à jour du matériel promotionnel du Sentier, grâce au travail des responsables de la Corporation de développement des ressources de Saint-Germain (et une aide du Pacte rural). L’ancien local des motoneigistes est devenu le point de ralliement avec un vaste stationnement et un café relais.
L’avenir
La réputation du Sentier du cabouron n’a cessé de se répandre à travers tout le Québec. Gratuit et fréquenté hiver comme été, il est devenu une référence pour l’analyse des paysages. Pour la Société des cabourons, il constitue une sorte de laboratoire pour la conservation et la mise en valeur des cabourons du Kamouraska tout entier, pour lesquels l’intérêt ne cesse de s’élargir, y compris, malheureusement, de la part de ceux qui veulent les exploiter à leurs fins privées.
La Société des cabourons (le nom sera bientôt enregistré officiellement) fait présentement campagne pour doter ces îlots de quartzite, qui ont survécu au passage des glaciers il y a 10 000 ans, d’un statut légal d’aires protégées ou de parc humanisé, afin de préserver ce riche patrimoine géologique et sa biodiversité nordique exceptionnelle, et aussi, d’y permettre des activités de plein air et d’observation.
En juin 2024, Jacinthe Thiboutot a pris la relève comme présidente de la Société des cabourons. Lors de cette assemblée générale, la Société a décidé, compte tenu des menaces de plus en plus nombreuses qui risquent de détériorer ce patrimoine géologique, naturel et culturel unique (carrières, claims miniers, construction de demeures luxueuses, etc.), d’élargir son action à tous les cabourons du Kamouraska. L’objectif de l’opération est d’obtenir un statut légal de protection pour tous les cabourons, caractérisés comme tels, de la part de la MRC de Kamouraska et des organismes voués à la conservation du patrimoine, ce qui implique évidemment la négociation de servitudes avec les propriétaires privés des cabourons.
À cet effet, la Société des cabourons, en tant que propriétaire d’une partie importante d’un des principaux cabourons et initiatrice de sa mise en valeur par le Sentier des cabourons, dispose déjà d’une expertise précieuse pour promouvoir la protection de tous les cabourons du Kamouraska. La Société a donc entrepris une vaste campagne à travers le Québec pour « sauver les cabourons du Kamouraska ». Déjà, plusieurs citoyens du Kamouraska ont décidé de mettre leurs talents au service de cette noble cause.
Les cabourons sont des joyaux, ils sont uniques au Kamouraska. Ce sont des belvédères exceptionnels sur l’estuaire du Saint-Laurent. Ils témoignent de la dernière ère glaciaire. Ce sont en quelque sorte nos dinosaures géologiques. Leur roche de quartzite ainsi que la végétation résiliente qui s’y exprime ont bravé les siècles. Les préserver et les mettre en valeur est une noble cause.

